Nouvelles de Gaza : une résistance littéraire
”De Gaza, après une guerre qui a voulu tout effacer, ces publications partent d’une idée simple mais nécessaire : les histoires ne doivent pas mourir. Car la guerre ne tue pas que les corps, mais efface les histoires, défigure la mémoire et laisse un vide là où doit se trouver la voix.“
Gaza : leçon pour l’humain
Vide. On cherche les mots aptes à dire ce qui est et on peine à en trouver : les mots sont peu de choses quand on veut puiser en eux pour nommer l’horreur, pour crier contre la monstruosité, pour dénoncer la destruction et le meurtre quotidiens. Comme si les mots s’amincissent devant le réel, s’épuisent et s’évaporent comme un peu d’eau dans la canicule. Alors, se taire, admettre « l’inutilité » des mots et s’abstenir de les produire et échouer ainsi à dire ? Mais, si l’on admet cela, cela serait admettre notre propre inutilité, étouffer notre humanité même laquelle se définit par son dire, le dire d’elle-même qui voit, saisit, comprend, nomme, crie et confirme qu’elle est. Et si les mots peinent à dire, il faut les dire dans cette peine même, dans cette contrainte, ou futilité, ou impuissance, ou disparition…
Et quelle est la mission d’un éditeur sinon dire et servir le dire dans l’aménagement de la voie qui sert la perspective d’une profération et sa réception, qui accomplit le parcours de la parole livrée à la réception, à l’écoute qui laisse en nous son dépôt de sens et préserve ainsi la trace de l’humain, la preuve d’être, d’être digne d’être. Au moment où le génocide sévit, où Gaza est étouffée sous un déluge de bombes et un empêchement de secours, où les destructions effacent la tente après les maisons, l’arbre et le puits, l’église, la mosquée et l’hôpital, la gamelle et la goutte d’eau…, au moment où l’humanité voit la surpuissance meurtrière israélienne s’abattre sur un peuple cerné, déplacé, affamé et assoiffé, au moment où les mots mêmes qui nomment le génocide s’épuisent à force d’actions d’empêchement autant que d’« inutilité », tellement répétés, discutés, détournés… les mots restent la seule arme possible, nécessaire quoique futile, paradoxe qui sauve ce qui fait notre humanité, qui sauve la vie elle-même dont le signe, au moment ultime (celui de la naissance, déjà !), est le CRI.
Les éditions de Gaza sont le CRI nécessaire, vital, dicté par la vie qui s’affirme devant ce qui la nie. Le néant est cette œuvre israélienne qui s’abat sur Gaza avec toute sa puissance militaire et technologique soutenue par l’industrie de l’armement des puissances mondiales. La vie est celle de deux millions et demi de Gazaouis qui vivaient dans « une prison à ciel ouvert » avant le 7 octobre 2023, encerclés par l’armée israélienne qui contrôlait l’entrée et la sortie du territoire de toute personne, de toute marchandise, de toute aide… Aujourd’hui la « prison » est devenue « un cimetière à ciel ouvert » où on empêche l’eau et la nourriture d’arriver, où on a détruit les puits et les terres cultivées, où on bombarde les hôpitaux, les écoles, les mosquées, les églises…
Alors ? A quoi bon une maison d’édition dans un territoire où l’urgence est de se nourrir pour ne pas mourir de faim et de soif, sinon sous les bombes ? La littérature, le livre ne remplissent pas l’estomac, certes, mais nourrissent le coeur et l’esprit, sauvent la conscience et préservent la dignité de l’homme dans la liberté de dire, de témoigner, de résister au silence de la mort. Ecrire est fait du CRI, il en est le coeur. Le CRI est la voix de Gaza qu’on cherche à étouffer. Il est la Vie qu’aucune mort ne peut abolir, car la vie est aussi mémoire qui reste, qui survit, qui poursuit le souffle qui nourrit tout vivant présent et à venir !
Les nouvelles de ‘Amir al-Masri, qui constituent le premier livre des Editions de Gaza, participent justement de ce travail de mémoire qui sert la Vie gazaouie et de tous les Palestiniens ; ces nouvelles portent non seulement sur l’actualité tragique de Gaza mais aussi sur le vécu du territoire dans ses profondeurs historiques et humaines : des histoires d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieillards, d’individus et de familles, de déplacements de maisons en camps, de mariages, de naissances et de disparitions, du train qui arrivait du Caire et dont témoigne encore les vestiges de la gare de Khan Younes… Quoique marquées surtout par la guerre en cours, les massacres quotidiens qui mettent en miettes les corps des victimes qui restent à reconstituer et reconnaître, ces nouvelles parviennent à éclairer le passé de Gaza et à le convoquer selon une perspective ouverte, malgré tout, sur l’avenir. Là où la mort sévit, écrire sauve la Vie !
L’édition accomplit le parcours de l’écrire en le donnant à lire : là est notre rôle, notre part dans ce combat de la Vie contre la mort ! Nous qui sommes aptes à recevoir, à écouter, à partager, à prolonger ce que l’auteur a écrit, l’éditeur a produit. Au moment où le génocide se poursuit sous nos yeux, malgré l’interdiction israélienne de toute presse étrangère dans le territoire de Gaza et l’assassinat de plus de deux cents journalistes locaux, les voix de Gaza qui nous parviennent sont précieuses, nécessaires : des voix qui disent, témoignent, parlent, imaginent, crient et créent, qui nous donnent à entendre la Vie de ceux-là que l’on veut faire taire, sinon faire disparaître, et que le discours dominant, en Israël comme dans le monde dit « libre » tente de réduire à un magma insignifiant sous l’unique label du Hamas. Gaza n’est pas une « bande », mais un territoire parmi les plus denses de la planète, où vit une population dont le tort premier est d’être palestinienne, composée majoritairement de réfugiés de 1948, vivant sous le contrôle de la puissance colonisatrice israélienne depuis des décennies, une population qui a droit, comme toute population, à une vie libre et digne. C’est en solidarité avec la population de Gaza que L’aile éditions soutient les Editions de Gaza et propose aux lecteurs de langue française la traduction ci-dessous d’une nouvelle du recueil qui marque la naissance de la maison d’édition de la ville de Gaza qui, au milieu des décombres et sous la menace continue des bombes, apparaît comme l’aile vive du Phénix.
Gaza est assassinée sous nos yeux. La pire surpuissance s’abat sur Gaza depuis presque deux ans, tentant de la soumettre définitivement dans un projet de colonisation entamé il y a plus d’un siècle. Mais Gaza résiste. Gaza est notre leçon de Résistance. Gaza ne se soumet pas. Gaza vit, et les Gazaouis sont aujourd’hui notre humanité qui vit une heure de vérité. Fidèle à ses principes d’ouverture et de collaboration, dans le sillage de son emblème de liberté, L’aile éditions se tient aux côtés de ceux qui brandissent la Parole libre dans laquelle s’éclaire et s’enracine la dignité humaine au-delà des différences toutes et face à toutes les machines de la mort qui ne peuvent que consolider notre attachement à l’oeuvre de Vie. On tue toujours à Gaza, mais toujours nous continuerons à préserver sa Parole et resterons fidèles au message du poète de Gaza, Refaat Alareer, assassiné le 7 décembre 2023 avec des membres de sa famille et qui a écrit, en anglais, le 1er novembre 2023 :
« S’il est écrit que je dois mourir
Il vous appartiendra alors de vivre
Pour raconter mon histoire
(…)
S‘il était écrit que je dois mourir
Alors que ma mort apporte l’espoir
Que ma mort devienne une histoire »
Nantes, le samedi 30 août 2025 – Najeh Jegham
Les Publications de Gaza
quartier Al-Nasr, Gaza ville, Palestine
Voici la traduction de l’argument éditorial qui figure à l’ouverture du premier livre publié par les Editions de Gaza :
« De Gaza, après une guerre qui a voulu tout effacer, ces publications partent d’une idée simple mais nécessaire : les histoires ne doivent pas mourir. Car la guerre ne tue pas que les corps, mais efface les histoires, défigure la mémoire et laisse un vide là où doit se trouver la voix. Nous sommes là pour remplir ce vide. Nous rassemblons les témoignages des rescapés, les détails vers lesquels personne ne se tourne, les mots qui n’ont trouvé personne qui les entend. Nous publions pour préserver la narration palestinienne, empêcher son effacement et garantir que la vérité ne se perde pas dans la magma des grandes histoires. Ces livres ne sont pas simplement du papier imprimé mais une preuve que ceux qui ont vécu ces décombres étaient là, qu’ils ont parlé et que le monde, quoiqu’il tente de regarder ailleurs, ne peut prétendre qu’il n’a pas entendu. »

Cela n’a pas d’importance, ni pour toi, ni pour personne dans le monde. Et lorsque tu me vois dans la peur d’entrer dans tout endroit clos, tu n’auras pas le droit de me qualifier de fou. Tu ne comprends même pas la signification de l’homme qui devient fou, qu’il soit perdant 19 fois en un seul instant.
Mais si tu me croises le matin par hasard en allant à ton travail et ressens de la gêne de constater mon pantalon déchiré et mon visage noir, sois sûr que ma gêne dépasse la tienne de plusieurs étapes, car au moment où ma saleté te gênera, je serai gêné moi de ton élégance, car l’élégance aussi est gênante. Tu diras : comment peut-il rester 23 heures et 58 minutes par jour les mains levées au dessus de sa tête comme quelqu’un qui attend la tombée de l’eau de la douche ? Tu ne trouveras pas de réponse, et cela aussi est vraiment sans importance. En bref, il n’y a plus rien d’important dans le monde, sinon informe-moi toi…
Si tu portais le numéro 20, puis ce numéro devient soudain 1 sans aucun ordre, cela te réjouira si tu étais en attente dans le tableau de l’emploi, ou sur le siège de la banque, mais cela ne s’est pas produit. Car il ne s’agissait pas d’une file, et si passent par ta tête des idées concernant le gain ou la perte, cela sera faux aussi, car les probabilités du gain et de la perte ne sont pas logiques ni bénéfiques dans mon cas. Moi qui, toute ma vie, considérais qu’un n’est pas égal à un, comment une probabilité logique va-t-elle exprimer ce que je pense ?
Lorsque cela concerne aussi la chair, le sang, les journées et les sentiments, il paraîtra futile de parler de logique. Car mon histoire n’est pas semblable aux histoires auxquelles tu as pris l’habitude de réagir avec quelques sentiments en étant allongé sur le canapé. Non, mon histoire est véridique, c’est-à-dire qu’elle signifie qu’une famille entière était présente, une famille avec toutes ses composantes de chair « était » puis disparut sans que rien ne reste d’elle. Tu comprends la signification de cela ?
Avant que cela ne se produise, le « numéro 1 » constituait l’essence de ma vie. J’étais « numéro 1 » dans le classement des meilleurs élèves à l’école. J’avais obtenu la première place au niveau national au lycée. Et quand j’avais choisi comme spécialité la médecine humaine, je l’avais choisie car elle était la première de la faculté de médecine. Et lorsque j’avais prononcé le discours des diplômés à la cérémonie de fin d’études, ce n’était pas parce que j’étais meilleur en discours mais parce que j’avais récolté le « numéro 1 » de ma promotion. J’avais gagné beaucoup de « numéro un » après cela… au permis de conduire, lors des discussions médicales, en chirurgie… Je continue ? J’étais un modèle du numéro 1 toute ma vie, et je n’avais jamais imaginé même pas une seconde auparavant que ce numéro allait un jour représenter ma défaite.
Mais en quoi tout cela te concerne ? Tu étais comme des millions… Tu avais lu les nouvelles de ma famille sur l’écran des informations, ou tu avais vu ma larme diffusée dans une vidéo sur les réseaux sociaux, plus probable peut-être que tu avais sympathisé avec les traits de mon visage enveloppé de rouge au dos d’un journal, pendant que j’étais à demi assis et derrière moi 19 cadavres, dont 5 enveloppés dans le même linceul. Je ne serai pas étonné si tu me disais maintenant que tu avais remarqué mon nom de famille répété à la fin de 19 noms dans le registre du ministère de la santé et que tu n’avais entendu aucune phrase ou renseignement à propos de moi sauf ce que les gens avaient répété après la guerre.
Pour tout cela, ne me demande pas mon nom, ni l’adresse de ma maison, ni pourquoi j’ai peur de l’eau, ni pourquoi je refuse de quitter la rue depuis des mois, ni pourquoi je pleure beaucoup lorsque l’obscurité devient ma compagne. Tout cela n’est pas important. La seule chose importante qui peut être racontée maintenant et dans l’avenir -s’il y a un avenir- est que j’avais décidé, de manière imbécile, de prendre une douche à 23 heures 58 ; j’avais mis la serviette sur l’épaule et étais entré dans le bain, et à l’instant où l’eau commença à me couvrir la tête… soudain le numéro 20 perdit 19 numéros d’un seul coup et j’étais devenu, moi, le numéro un et unique.
Mon cher humain, je ne suis absolument pas fou, mais je suis submergé par le regret depuis le dix octobre à 23 h 58 et jusqu’à aujourd’hui, parce que j’avais échappé à la mort avec une douche froide. Je n’aurais pas dû me laver… Ma famille ne dormait pas, elle m’attendait pour le dernier départ, mais je n’avais pas compris…
‘Amir Al-Masri, L’homme qui a regardé derrière, p. 121-123 (traduction en français par Najeh Jegham).
عامر المصري، الرجل الذي التفت إلى الوراء، قصص





